Bon courage par-ci, bon courage par-là..

J'écris habituellement plutôt en adoptant une tonalité douce et légère ; c'est mon ton naturel. Mais là, j'ai envie de grogner, de râler même. Oui, j'ai envie de m'insurger, de dire que j'en ai assez. 

 

Je suis certes bienveillante, je cultive l'acceptation et le lâcher prise, et je contrôle mes émotions... Mais non, je ne suis pas une grande sage qui a l'équanimité comme plus grande qualité, ni une bénie oui-oui qui dit oui à tout.

 

Alors, pourquoi donc cette insurrection ?

 

J'en ai assez d'entendre des "Bon courage !" à tout bout de champ, surtout quand le champ est plutôt plaisant finalement. Bon courage par-ci, bon courage par-là. Si j'imprimais tous ces bon courage en moi, je finirais par croire que ma vie nécessite vraiment une sacrée dose de bravoure pour faire face à de terribles épreuves. Est-ce vraiment vrai ? Franchement, non !

 

Et la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'était il y a quelques jours... Entre deux rendez-vous, et passant par un heureux hasard devant la boulangerie de Thierry Marx, je m'arrête, happée par la tentation de m'offrir un dessert du célèbre chef. Je pénètre d'un pas décidé dans cette superbe boutique, appréciant déjà l'atmosphère gourmande et la décoration raffinée.

 

Je patiente quelques instants, me délectant par anticipation du gâteau que je vais bientôt savourer. Je suis en joie, et je crois bien que cela se voit. Mon tour arrive, je jette mon dévolu sur un croissant aux amandes (un de mes péchés mignons, surtout quand ils sont bien dodus comme ceux qui me font les yeux doux derrière cette vitrine). Mes yeux pétillent et mes sens s'emballent.. Je dis à la vendeuse combien je me réjouis de cette dégustation et la complimente pour la beauté de la boutique.

 

 

Puis je règle ma gourmandise, je remercie chaleureusement celle qui comble mon désir du moment, et elle me répond : "Bon courage !" Moment d'arrêt. "Bon courage ?" Et je suis seule dans la boutique, c'est donc bien à moi que cela s'adresse ! Pourquoi aurais-je donc besoin de courage pour déguster ce délicieux croissant ? Est-il empoisonné, ou tellement lourd que je serais incapable de le digérer ? Ou alors est-ce que j'ai vraiment la mine tellement maussade que je lui inspire ces mots par compassion ? Non, ce n'est pas ça : je suis bien certaine que je rayonne de joie.

 

Ces pensées se bousculent en quelques secondes dans ma tête. Et alors que j'avais commencé à marcher vers la sortie, je rebrousse chemin, et je lui demande, avec un grand sourire :

"Pourquoi bon courage ?"

Elle me répond :

" Il en faut pour travailler, non ?"

Tout s'explique...

 

Je lui ai simplement répondu que j'ai la chance d'avoir un travail qui me passionne, qui me donne du courage plutôt qu'il ne m'en prend. Puis je lui ai souhaité de trouver tout le courage dont elle avait peut-être besoin pour terminer sa journée. Et je m'en suis allée, vaillamment.

 

 

Ce "bon courage !" est devenu une habitude. Tant d'échanges au travail se terminent par un "bon courage", comme s'il fallait retourner à la mine. Un tic, et toc ! Alors oui, bien sûr, certains environnements de travail génèrent de telles souffrances que l'expression est alors appropriée. Et certains événements justifient la nécessité de s'armer d'une bonne dose de courage. Mais bien souvent, cela n'a aucun sens. Pourquoi souhaiter "bon courage" à tout bout de champ ? Le présupposé est que les moments à venir vont être rudes. Et même dans l'ignorance, on sort ce bon courage comme un bouclier qui éloignerait les difficultés.

 

Je tends à penser qu'au lieu de les éloigner, il les attire. Quand on s'attend au pire, croyez-vous qu'on l'évite ou qu'on l'attire ? J'ai la conviction que pour vivre le meilleur, il vaut mieux l'attendre. Et en prévoyant le pire, eh bien, on l'invite... Je préfère anticiper la joie d'une belle journée, que fourbir mes armes et mon courage au cas où la journée serait calamiteuse. Selon le principe de la contagion émotionnelle, nous agissons comme des éponges à émotions : le positif nous élève, et le négatif nous plombe.

 

Ce tic de langage est un saboteur de bonheur !

 

Si on entend le courage comme cette vertu qui permet d'entreprendre des choses difficiles en surmontant la peur du danger et l'épreuve de la souffrance, alors ce courage-là ne me semble pas mériter d'être brandi sans cesse. En revanche, si on revient à l'étymologie du mot courage, qui tient sa racine dans le mot coeur, alors oui, l'expression pourrait prendre un autre sens. Si elle signifiait : "puissiez-vous agir avec coeur", "travaillez de bon coeur"... Oui, j'en veux bien des "bon courage" !

 

Pour m'apaiser face à cette expression qui me tendait plus qu'elle ne me revigorait, je prends donc la décision de l'interpréter comme un appel au coeur. Finalement, comme un porte-bonheur.

 

Anne-Valérie Rocourt

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